Chapitre II
Il faut sauver Monsieur Marcel
ÈS sept heures du mat', M. Marcel coiffe la casquette de chauffeur de taxi pour aller au boulot. Après un café avalé à la hâte, il saute dans sa voiture pour affronter les embouteillages matinaux. Il part avec une bonne heure devant lui, histoire de juguler les angoisses du moteur qui tousse, du feu qui reste rouge, du camion qui bloque le passage et du parking plein à craquer à l'arrivée. Sa voiture, M. Marcel ne pourrait plus s'en passer. Son patron non plus d'ailleurs qui grâce à cet achat a pu délocaliser son entreprise vers une Z.I. lointaine et bon marché.
La voiture qui passe plus de 80% du temps à l'arrêt est un vrai rêve éveillé pour le capitaliste sans imagination qui a fini par faire payer très cher cette immobilité aux automobilistes. Face aux transports en commun qui coûtent quelque argent à la collectivité, elle en rapporte tout en grevant très fort les finances publiques. Son « spectre » de rapport est le plus vaste qui soit puisqu'il va du bétonnage de l'espace terrestre à la création de matériel hospitalier spécifique, en passant par les prothèses, les parcmètres, les emplois dans les professions médicales et la police.
M. Marcel paie le prix de l'éloignement et si l'on en croit la presse spécialisée, sa bagnole bouffe un bon tiers de son salaire pour une vitesse de transport équivalente à celle d'un cycliste moyennement entraîné. Si conduire est un travail spécialisé, M. Marcel doit consacrer plus de deux heures de son travail salarié pour avoir la chance de conduire pour aller travailler.
Au bout d'une matinée de labeur, notre ami jouit d'une pause qui lui permet de prendre place dans la queue avant de se transformer en serveur de restaurant. Alors il compose son menu, choisit les plats, remplit son plateau, paie à la caisse, porte le tout à la table où il peut enfin muter en convive pendant un quart d'heure, avant de reprendre du service comme garçon de café : il aime boire quelque chose de chaud avant d'affronter la deuxième mitemps de boulot.
Souvent, le soir, M. Marcel doit faire quelques provisions et pour cela il se rend à un supermarché de la périphérie non sans avoir au préalable rempli son rôle de guichetier par l'intermédiaire du distributeur de billets à l'agence de sa banque. Grâce à la voiture, le supermarché a pu réduire ses frais fixes en s'implantant loin de la ville. Après quelques embouteillages et au prix de la recherche d'une place pour se garer, notre consommateur peut déambuler avec délice dans l'immense hangar au milieu de tonnes de marchandises déversées par bennes entières. Se jetant à corps perdu dans les étals, il compare, soupèse, fouille, cherche et recherche, tourne, vire, pousse le caddie, charge le caddie, entre en collision avec la mémé d'en face, provoque un embouteillage dans le rayon des chiens et chats, laisse tomber un paquet, le récupère et enfin déverse le tout sur le tapis roulant de la caisse. Là, il paie et remplit les sacs qui craquent, recharge à nouveau le caddie sous le regard impatient des clients qui suivent. Il peut maintenant tranquillement pousser la charrette grinçante jusqu'au parking et la vider dans le coffre de son auto.
Après avoir parfaitement réussi dans la fonction de manutentionnaire chez HyperHyper, M. Marcel peut coiffer sa casquette de chauffeurlivreur pour convoyer son butin en bas de chez lui avant de le monter au troisième. L'ascenseur est en panne mais en deux voyages maxi, il recouvre la table et les chaises de la cuisine de sacs en plastique éventrés avant de redescendre une dernière fois en hâte pour se garer sur la place qui lui est réservée. Pendant ce temps, Mme Marcel rangera les marchandises dans les placards où elles attendront un peu avant de servir et d'être orientées vers le videordures ou les WC.
Plus le chômage s'étend, plus le citoyen est amené à intervenir bénévolement dans de multiples entreprises. Mais il est tard et c'est déjà le journal de 20 heures. Calme et détendu, presque heureux, M. Marcel peut enfin se mettre à table devant la télé. Comme souvent en ce moment, il est question de la réduction du temps de travail.